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July 20, 2012

La centralisation du pouvoir politique

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Alexis de Tocqueville par Théodore Chassériau (1850)

Un troisième thème central développé par les libéraux français est celui de la centralisation du pouvoir politique. Les origines et les conséquences de la vaste centralisation du pouvoir dans les mains de l’Etat ont préoccupé bon nombre des meilleurs observateurs de la société moderne, de Ortega y Grasset et Bertrand de Jouvenel (en particulier dans son ouvrage classique Du pouvoir) à Robert Nisbet et Michael Oakeshott. Les libéraux français du 19ème siècle représentent une source importante sur cette question pour les penseurs politiques. La situation particulière de la France - à la fois un pays traditionnel de centralisation bureaucratique et le centre continental de la pensée libérale - a contribué à la production de cette littérature pionnière.

Leonard Liggio note que des auteurs comme Lieber - et, j’ajoute, Hayek jusqu’à un certain degré - ont négligé le fait que leurs propres critiques de la centralisation française devaient une fière chandelle aux penseurs libéraux français qui l’avaient directement vécue, et qui en avaient été les observateurs les plus incisifs et les plus cohérents.

Le plus grand analyste du fléau de la centralisation bureaucratique moderne fut sans doute Alexis de Tocqueville.

En France, comme il l’a montré dans ses ouvrages historiques, l’Etat bureaucratique moderne fut construit par les rois et consolidé par la Révolution et Napoléon 1er.

Lorsque Tocqueville est arrivé pour la première fois aux Etats-Unis à l’âge de vingt-six ans, il fut étonné par l’absence quasi-totale de l’Etat. Il lui semblait que les Etats-Unis étaient un pays sans Etat, et il lui en rendait hommage. A cet égard, Tocqueville continuait l’histoire d’amour entre le libéralisme français et les Etats-Unis qui avait commencé au siècle des Lumières et qui devait se poursuivre pendant des générations ( au point de donner naissance à une adulation abusive d’Abraham Lincoln et de la cause de l’Union pendant la guerre de Sécession.)

Trop d’attention a été accordée à la ” tyrannie de la majorité ” décrite par Tocqueville dans le premier volume de De la démocratie en Amérique, peut-être parce que ce leitmotiv a attiré l’oeil de J.S. Mill dans sa critique enthousiaste de l’ouvrage. Ce qui à mon avis est d’un intérêt plus durable est l’analyse, dans le second volume, des dangers de la centralisation étatique lorsqu’elle se marie avec la démocratie moderne et la recherche par les masses de toujours plus de satisfactions matérielles. En conclusion du dernier volume de ce livre, Tocqueville présente ce qui doit être l’une des images les plus terrifiantes de toute l’histoire de la pensée politique. Elle apparaît dans le chapitre ” Quelle espèce de despotisme les nations démocratiques ont à craindre ” :

Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans the monde : je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme….Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril ; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance ; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur ; mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages ; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ?

Suivant l’exemple de Tocqueville, les libéraux français n’ont jamais cessé de porter une attention particulière aux dangers de la centralisation étatique. Par exemple, dans son discours d’entrée à l’Académie Française, succédant à Tocqueville, Henri-Dominique Lacordaire, chef de file des libéraux catholiques français reproche au mouvement radical-démocrate européen d’avoir facilité et encouragé la centralisation politique :

” Le démocrate européen, idolâtre de ce qu’il appelle l’État, prend l’homme dès son berceau pour l’offrir en holocauste à la toute-puissance publique. Il professe que l’enfant, avant d’être la chose de la famille, est la chose de la cité, et que la cité, c’est-à-dire le peuple représenté par ceux qui le gouvernent, a le droit de former son intelligence sur un modèle uniforme et légal. Il professe que la commune, la province et toute association, même la plus indifférente, dépendent de l’État, et ne peuvent ni agir, ni parler, ni vendre, ni acheter, ni exister enfin sans l’intervention de l’État et la mesure déterminée par lui, faisant ainsi de la servitude civile la plus absolue le vestibule et le fondement de la liberté publique. “

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