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En France, de Jaurès à nos jours, toutes les nuances du mouvement socialiste et des démocrates réformateurs se reconnaîtront dans ce socialisme libéral, ce pragmatisme travailliste et cette justice idéo-réaliste issus de Proudhon. C’est lui qui influencera aussi, paradoxalement, un certain catholicisme social à travers Péguy : "Je suis pour la politique de Proudhon" (L’Argent suite), Mounier (Anarchisme et personnalisme, 1937), et des artisans essentiels de l’ouverture de l’Église catholique (H. de Lubac, P. Haubtmann, J. Lacroix). Il apparaît également comme un grand ancêtre du syndicalisme. Autonomie ouvrière, fédéralisme professionnel, séparation de l’économique et du politique, du parti et de l’État, autogestion : toutes ces idées forces sont passées dans l’héritage syndicaliste avec les proudhoniens E. Varlin, F. Pelloutier, V. Griffuelhes, A. Sorel, L. Jouhaux, fondateurs, théoriciens et praticiens du syndicalisme français.


Lors de la révolution russe, les proudhoniens auront une influence déterminante sur la formation des soviets de base, vite supprimés sous la pression de Staline et de Trotski. Comme "l’un des organisateurs des soviets russes de 17", Gurvitch apporte ce "témoignage personnel direct : les premiers soviets russes ont été organisés par des proudhoniens [....] qui venaient des éléments de gauche du Parti socialiste révolutionnaire et [...] de la social-démocratie [...]. L’idée de la révolution par les soviets de base [...] est [...] exclusivement proudhonienne". Plus près de nous, après les révolutionnaires allemands, hongrois, espagnols, et leurs conseils ouvriers d’inspiration proudhonienne, le socialisme yougoslave se mettra discrètement à l’école de Proudhon (D. Guérin, L’Anarchisme).


Il serait artificiel de limiter les influences de Proudhon à des mouvements révolutionnaires et ouvriers. Lui qui s’avouait "révolutionnaire mais non bousculeur" croit plus à l’action organisée d’un véritable "réformisme révolutionnaire" qu’au romantisme désordonné de l’"action révolutionnaire". Aussi, à côté de ces mouvements révolutionnaires se réclamant unilatéralement de Proudhon, s’est-il constamment développé un courant réformiste et même un courant traditionaliste. L’inflation des couples antinomiques de sa descendance contrastée semble bien souligner cette dualité : syndicalisme et socialisme réformistes ou révolutionnaires, fédéralisme et régionalisme de droite ou de gauche, travaillisme et adeptes de la participation, anarchisme et partisans de l’autogestion, etc. Cependant, dans ces oppositions si souvent perverties par de fallacieuses annexions, apparaissent, en fait disjoints, les deux éléments toujours accouplés de l’évolutionnisme révolutionnaire de Proudhon : nécessité absolue des transformations continues ("la révolution permanente") et refus de la violence arbitraire, sens du temps ("les révolutions durent des siècles"). Dès lors, "anathémisées de front, les idées proudhoniennes [ont] filtré peu à peu dans la société moderne" (Sainte-Beuve).

Ce père reconnu de la sociologie moderne, du pragmatisme, du solidarisme, du personnalisme, des théories du droit social, a prévu, il y a un siècle, l’essor effectif de la civilisation industrielle. Il a pressenti la division du monde en blocs économiques et en blocs politiques, le risque de guerre totale, l’émancipation de l’Algérie et du Tiers Monde, l’opposition entre pays développés et pays sous-développés, la révolution russe, le "culte des individualités", le "communisme dictatorial", la "guerre sociale", la constitution d’un capitalisme international, le réveil de la Chine, le prodigieux développement de la législation du travail, l’"ère des fédérations", la société de consommation… Il a inspiré la création de la Société des Nations, la Communauté européenne, le régionalisme moderne, les courants de réforme des entreprises (participation, autogestion), de l’agriculture (coopérativisme, agriculture de groupe), de la distribution (coopératives de consommation), du crédit (banques populaires, crédit mutuel) et une large part des réformes pédagogiques modernes (universités autonomes, promotion sociale, éducation permanente, liaison universités-entreprises)… Et l’on pourrait encore évoquer son influence sur le réalisme dans l’art et sur de nombreux écrivains, dont Proust, Bernanos et Camus.

En France, la pensée de Proudhon n’a pas d’organisation officielle, mais elle suscite de nombreux centres de réflexion et d’action, et de vigoureuses admirations. Certains universitaires ou hommes politiques, et non des moindres, ont été influencés par lui. Certains programmes politiques et syndicalistes ont repris des thèmes typiquement proudhoniens. Une "Société P. J. Proudhon" constitue un centre où convergent ces différents courants.

Ainsi la pensée pluraliste de Proudhon acquiert-elle de plus en plus un singulier pouvoir de réalisation. Proudhon, cent ans après sa mort, paraît écrire pour notre avenir. Puissance de la personnalité, acuité de l’œuvre critique, réalisme de l’œuvre positive, multiplicité et permanence des influences exercées, tout désigne en Proudhon un génie novateur.
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Last modified: 11/09/2005 11:10 AM

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