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Libéralisme, socialisme et fascisme
La dérive morale et intellectuelle est-elle à ce point aboutie dans ce pays que certains se permettent d’assimiler le libéralisme au fascisme. L’épisode du référendum fut l’occasion de constater que le rejet - et la haine - du libéralisme aura été la plus puissante des motivations, que ce soit pour voter « oui » ou pour voter « non » au projet de Constitution européenne. Mais une telle injure, qui est le produit d'une diabolisation outrancière du libéralisme, ne peut provenir que de sectaires ou d’ignorants. Certes, les sectes prospèrent sur l’ignorance des foules ; et l’ignorance des foules est le terreau du fascisme. Car on ne peut endoctriner que les ignorants. Comment une philosophie, qui fait de la liberté individuelle la plus grande conquête (et la plus noble utopie) et de la responsabilité individuelle la plus belle vertu, pourrait-elle engendrer le fascisme ? Par contre, toutes les idéologies qui se proposent de changer le monde pour lui substituer un monde meilleur, parfait, sans inégalités, et qui font de l’État le bras armé de leur action révolutionnaire, mettent à coup sûr le doigt dans un engrenage dont le fascisme est un aboutissement possible, comme l’a montré l’histoire à maintes reprises. Jean-Louis Caccomo, Perpignan, le 12 septembre 2005 Peter ULRICH, Transformation der ökonomischen Vernunft. Fortschrittsperspektiven der modernen Industriegesellschaft, Paul Haupt Verlag, Bern, 512 S., 16 Abb., SFr. 72, DM 86. La dynamique de rationalisation qui a sous-tendu la société industrielle est aujourd'hui contestée car ses effets globaux se montrent pervers à l'endroit de la vie. On en arrive au paradoxe suivant: ce qui a une rationalité économique n'a plus nécessairement une rationalité vitale globale. Les questions qui se posent au philosophe d'abord, à l'homme politique sérieux et conscient ensuite, sont dès lors les suivantes: comment effacer ce paradoxe? Comment éliminer l'autonomie perverse de la rationalité économique? Comment retrouver une adéquation fructueuse entre rationalité économique et stratégie vitale? L'agir économique doit reposer désormais sur de nouveaux critères: des critères à la fois holistes et éthiques. Cela implique, bien sûr, une transformation radicale de la rationalité économique. Si cette rationalité économique reste crispée sur les vieux critères de l'école rationaliste et utilitariste, elle ne peut plus se revendiquer d'aucune raison, étant entendu, ici, que toute raison est équilibrante, éliminatrice de dysfonctionnements, correctrice de déviances mortifères, facteur du passage des virtualités de la puissance à l'acte. A l'utilitarisme méthodologique, doit se substituer, nous dit le Prof. Peter Ulrich, une conception "communicative éthique" de la rationalité. A l'instar du MAUSS d'Alain Caillé en France, le Prof. Ulrich procède à une critique de la raison utilitaire, en rappelant, notamment, qu'aucun principe de rationalité économique ne peut se poser comme "pur", comme situé au-delà de la sphère de l'agir social, avec ses imprévisibilités et ses impondérables. Cela peut sembler évident, même pour le profane, mais la théorie économique du 19ième au 20ième siècle s'est comportée comme s'il existait bel et bien, dans on ne sait quelle lumineuse empyrée, une sphère de l'économie pure, éthiquement neutralisée, soustraite aux vicissitudes de ce monde en perpétuelle effervescence. Les connotations morales de l'utilitarisme des Anglais John Stuart Mill et Bentham, leur plaidoyer pour la force socialisante que représente l'éducation, force qui corrige l'égoïsme des individus, ne débouchent pas, constate Ulrich, sur une raison communicative éthique, car le poids de l'hédonisme reste trop fort et finit par réduire toutes les bonnes intentions à de simples calculs d'utilité. La fiction de l'Homo economicus débouche donc sur une impasse. D'autant plus que la manie hédoniste de maximiser son profit isole le décisionnaire dans sa tour d'ivoire et le prive, à moyen et long terme, d'informations précieuses qu'une stratégie plus collective de communication lui procurerait plus souplement. La société contemporaine balbutie lamentablement tout un éventail de dysfonctionnements car l'Homo economicus la détermine démesurément; son adversaire, son négatif photographique issu des idéologies socialistes utilitaro-mécanicistes, l'Homo sociologicus, est une fourmi perdue dans sa fourmilière, qui se conforme à un et un seul plan sans prendre la moindre initiative personnelle; le REMM (resourceful evaluative maximizing man), dernier avatar et exagération de l'Homo economicus, pousse l'égoïsme accapareur à l'extrême. Ces trois figures répètent une conception monologique de la responsabilité sociale, où l'on constate les tares suivantes: solipsisme méthodique, élitisme détaché de tout terreau communautaire, responsabilité sociale comme output d'un individu isolé socialement, paternalisme, utilitarisme, technocratisme. A cette conception monologique de la responsabilité sociale, Ulrich oppose une conception dialogique, avec: a priori de la communauté communicative, solidarisme, responsabilité sociale comme input dans un groupe social actif, dialogue constructif, éthique communicative constructrice d'un consensus fécond, etc. Le passage des monologiques conventionnelles aux dialogiques post-conventionnelles, tel est l'objet de la démarche d'Ulrich, qui vise à reconstruire la raison économique sur des bases "communicatives". Dans un tableau concis (p.349), Ulrich montre que l'on est passé d'un découplage par rapport aux systèmes sociaux (phase I de l'autonomisation de la sphère économique) à une sur-économisation de la sphère vitale globale (phase II actuelle) et qu'il faut passer à un re-couplage/re-connectage des systèmes économiques dans la sphère vitale globale (pha-se III). Ensuite, que l'objectif, lors de la phase I, est d'accroître le bien-être en éliminant la rareté; qu'il est, lors de la phase II, de gérer le système en maîtrisant complexités et incertitudes; qu'il devra être, lors de la phase III, de débloquer la communication politico-économique, grâce à une saisie du sens global de la société, de la culture, de la communauté dans laquelle on vit. A l'hédonisme pré conventionnel de la phase I, dominée par l'Homo economicus, succède le conformisme conventionnel de la phase II, où dominent le REMM et le relativisme axiologique; conformisme qui devra graduellement être déconstruit par l'éthique post-conventionnelle de la maturité intellectuelle. Le mode théorique de la phase I est l'arithmétique économique (une logique formelle de l'action); celui de la phase II est de déterminer le comportement dans une situation donnée; celui de la phase III devra être de procéder sans discontinuité à des généalogies de nos types d'action. Les méthodes ont été successivement: le calcul à la phase I, l'observation empirique à la phase II; à la phase III, ce sera le discours critique normatif. En modélisant ses idées sur un schéma politique, Ulrich perçoit (p. 384) une nouvelle gauche "démocratique" animée par le primat de la rationalisation communicative de la sphère vitale; une nouvelle droite "technocratique", animée par le primat de la rationalisation fonctionnelle du système économique; une vieille gauche socialiste orthodoxe, animée par le primat de la propriété étatique et, enfin, une vieille droite libérale orthodoxe, animée par le primat de la propriété privée. Notre tierce voie correspond assez, à quelques détails près, à la "nouvelle gauche" d'Ulrich... L'avènement d'une logique d'action sociale éthique communicative a indubitablement des connotations que nous appellerions "communautaires". Ulrich puise ses arguments dans une quantité de corpus sociologiques, où nous avons remarqué le Tchèque Ota Sik: sa démarche doit nous inspirer dans notre réfutation des tares léguées à nos pays par les idéologies libérales et sociales-démocrates. Lecture où nous devons rester attentifs et vigilants pour éviter un écueil de taille: la dérive soft idéologique d'un "convivialisme" vague, qui rejette toute discipline intellectuelle, tout en parlant abondamment de "communication", sans rien communiquer vraiment ou en occultant, par inflation de paroles, l'essentiel de ce qui doit être communiqué. Le livre d'Ulrich: une carrière où il faudra régulièrement retourner.
Last modified:
11/09/2005 10:47 AM
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