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Claude Guillemain
La foi dans la communauté politique est particulièrement ébranlée.
De tous les côtés, on s’inquiète de la perte de confiance de la population envers les politiciens professionnels qui se présentent à leurs suffrages. À voir leurs comportements et à entendre leurs discours, il semble que pas mal d’entre eux soient les seuls à ne pas s’en émouvoir. Tout cela contribue au déclin de la croyance dans la démocratie. Le résultat ? Pour plus de 50% des citoyens, l'abstention et le vote contestataire restent le seul moyen d'exprimer leur mécontentement. Cette situation inédite laisse supposer que les français souhaitent avoir un vrai droit à la parole. Combattre l'abstention devient alors l'enjeu majeur des élections, mais en aucune une façon il n'est suffisant. Donnons plutôt la parole aux citoyens, donnons la parole à la démocratie. Mais de quelle démocratie parlons-nous ? Est-ce la démocratie représentative, d'essence libérale et bourgeoise, dans laquelle les représentants sont autorisés par l'élection à transformer la volonté populaire en actes de gouvernement ? Elle constitue à l'heure actuelle le régime politique français et celui le plus communément répandu dans les pays occidentaux. L’habitude a fait que nous considérons aujourd’hui que démocratie et représentation sont synonymes. Mais, comme Rousseau l’a bien expliqué, si le peuple est représenté, ce sont ses représentants qui détiennent le pouvoir, et en ce cas il n'est plus souverain. Le peuple souverain est un « être collectif » qui ne saurait être représenté que par lui-même. Renoncer à sa souveraineté serait comme renoncer à sa liberté, c’est-à-dire se détruire lui-même. Sitôt que le peuple a élu ses représentants, « il est esclave, il n’est rien » (Du contrat social, III, 15). Si l'on admet que la démocratie est le régime fondé sur la souveraineté du peuple, on ne peut que donner raison à Rousseau. Dire que le peuple est souverain, non par essence mais par vocation, signifie que c'est du peuple que procèdent la puissance publique et les lois. Les gouvernants ne peuvent donc être que des agents d'exécution, qui doivent se conformer aux fins déterminées par la volonté générale. Le rôle des représentants doit être réduit au maximum, le mandat représentatif perdant toute légitimité dès qu'il porte sur des fins ou des projets ne correspondant pas à la volonté générale. Or, c'est exactement l'inverse de ce qui se passe aujourd'hui. Dans les démocraties libérales, le primat est donné à la représentation, et plus précisément à la représentation-incarnation. Le représentant, loin d'être seulement «commis » pour exprimer la volonté de ses électeurs, incarne lui-même cette volonté du seul fait qu'il est élu. Ce système est à l'origine des critiques qui n'ont cessé, dans le passé, d'être dirigées contre le parlementarisme, critiques qui rebondissent aujourd'hui à travers les débats sur le « déficit démocratique » et la « crise de la représentation ». La représentation, qui n'est jamais qu'un pis-aller, n'épuise toutefois pas le principe démocratique. Elle peut dans une large mesure être corrigée par la mise en œuvre de la démocratie participative, dite aussi démocratie organique ou démocratie incarnée. Une telle réorientation apparaît même aujourd'hui d'une nécessité accrue du fait de l'évolution générale de la société. La crise des structures institutionnelles et la disparition des « grands récits » fondateurs, la désaffection grandissante de l'électorat pour les partis politiques de type classique, le renouveau de la vie associative, l'émergence de nouveaux mouvements sociaux ou politiques (écologistes, régionalistes, fédéralistes, identitaires) dont la caractéristique commune est de ne plus défendre des intérêts négociables mais des valeurs existentielles, laissent entrevoir la possibilité de recréer une citoyenneté active à partir de la base. La crise de l'Etat-nation, due notamment à la mondialisation de la vie économique et au déploiement de phénomènes d'emprise planétaire, suscite de son côté deux modes de dépassement : par le haut, avec diverses tentatives visant à recréer au niveau supranational une cohérence et une efficience dans la décision qui permettraient, en partie au moins, de piloter le processus de la mondialisation ; par le bas, avec le regain d'importance des petites unités politiques et des autonomies locales. Ces deux tendances, qui non seulement ne s'opposent pas mais se complètent, impliquent l'une et l'autre qu'il soit porté remède au déficit démocratique que l'on constate actuellement. Mais le paysage politique subit encore d'autres transformations. Tandis que les couches moyennes se retrouvent désorientées, et souvent menacées, les couches populaires sont de plus en plus déçues par les pratiques gouvernementales d'une gauche qui, après avoir renié pratiquement tous ses principes, tend à s'identifier de plus en plus avec les intérêts de la couche supérieure de la moyenne bourgeoisie. En d’autres termes, les classes moyennes ne se sentent plus représentées par les partis de droite, tandis que les milieux populaires se sentent abandonnés et trahis par les partis de gauche. Enfin, le fait que l'effacement des anciens repères, l'écroulement des modèles, la toute-puissance d'un système de la marchandise qui donne (éventuellement) des moyens d'existence mais non des raisons de vivre, font resurgir la question cruciale du sens de la présence humaine au monde, du sens de l'existence individuelle et collective. Tous ces facteurs appellent une refonte en profondeur des pratiques démocratiques qui ne peut s'opérer qu'en direction d'une véritable démocratie participative. Dans une société qui tend à devenir de plus en plus « illisible », celle-ci a en effet pour principal avantage d'éliminer ou de corriger les distorsions dues à la représentation, d'assurer une meilleure conformité de la loi à la volonté générale, et d'être fondatrice d'une légitimité sans laquelle la légalité institutionnelle n'est que pur simulacre. Mais la démocratie participative n'a pas seulement une portée politique. Elle a aussi une portée sociale. En favorisant les rapports de réciprocité, en permettant la re-création d'un lien social, elle peut aider à reconstituer des solidarités aujourd’hui affaiblies, à recréer un tissu social désagrégé par la montée de l'individualisme et la fuite en avant dans le système de la concurrence et de l'intérêt. En tant qu’elle est productrice de socialité élémentaire, la démocratie participative va alors de pair avec la renaissance des communautés vivantes, la re-création des solidarités de voisinage, de quartier, sur les lieux de travail, etc. On connaît la devise républicaine française : « Liberté, égalité, fraternité ». Si les démocraties libérales ont exploité le mot de « liberté », si les anciennes démocraties populaires se sont emparées de l'« égalité », la démocratie participative, fondée sur la citoyenneté active et la souveraineté du peuple, pourrait bien être le meilleur moyen de répondre à l'impératif de fraternité. Pour que la Bretagne, pour que la France, pour que l'Europe retrouve une dynamique citoyenne réelle et efficace, préparons dès aujourd'hui les conditions qui permettront de donner la parole aux citoyens. Claude Guillemain
Last modified:
11/09/2005 11:33 AM
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