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Althusius, Montesquieu et Proudhon
Pour affronter ce dilemme et garder vivant ce grand projet, il faut avoir sans cesse à l'esprit ce qui, au-delà du refus de la guerre, nourrit et justifie depuis l'origine l'aventure européenne. A nos yeux, il existe cinq grands principes fondateurs que les péripéties institutionnelles ou les chamailleries de circonstances ne devraient jamais faire oublier. Ce sont les cinq « moteurs » de notre engagement, les cinq arguments de base qui fondent notre foi européenne. On peut les énumérer ainsi:
Ces cinq principes engagent, plus qu'il n'y paraît, une vision de l'Europe cohérente et exigeante. Prenons le cas du premier principe, le fédéralisme. L'utopie fédérale ne vise pas seulement une logique constitutionnelle, ni le choix d'une procédure. C'est bien plus que cela. C'est un choix politique, qui entend organiser les rapports entre le pouvoir et la personne humaine, de sorte que la liberté et la dignité de cette dernière soient continûment respectées. Entendue ainsi, la pensée fédéraliste trouve son origine chez des auteurs comme le calviniste allemand Johannes Althusius, au XVIe siècle, ou encore, au XIXe siècle, chez le Français Joseph Proudhon, auteur notamment d'un livre fameux, Le Principe fédératif. Ces deux auteurs auront inspiré de nombreux militants et responsables dans le monde entier. Il est vrai qu'Althusius, reformulant le principe de subsidiarité de saint Thomas d'Aquin, annonce, avec quatre siècles d'avance, le personnalisme d'Emmanuel Mounier. De quoi s'agit- il ? S'inspirant des expériences fédérales — helvétique et néerlandaise — de son époque, Althusius conçoit le fédéralisme comme un moyen permettant de conjuguer l'autonomie de la personne et le « bien commun » de la communauté à laquelle chaque individu appartient. Cette articulation et cette subsidiarité doivent revêtir des formes diverses, évolutives, excluant toute rigidité institutionnelle. Au XVIIIe siècle, c'est Montesquieu qui théorisera ce système avec le plus de clarté, dans son article de l'Encyclopédie consacré à la « République fédérative». Au coeur de cette pensée, il y a l’idée selon laquelle les institutions existent pour la personne et non l’inverse. Tout pouvoir, ajoute-t-il, est abusif par nature, ou du moins par inclination. Fédéraliser ce dernier, c'est donc prendre acte de la méfiance naturelle qu’il inspire, c'est le diviser pour limiter le risque d'abus. Au siècle suivant, Joseph Proudhon approfondira cette analyse avec une clairvoyance qui eût mérité d’être mieux reconnue. Pour lui, l'objectif philosophique du fédéralisme est d'équilibrer le couple individu-société, à la manière du couple homme-femme, pour le rendre fécond. Cet équilibre est nécessairement fragile, instable, évolutif et donc dynamique. Proudhon se méfiait des grands systèmes de pensée qui prétendaient abolir les conflits et fonder on ne sait quelle harmonie universelle. Il y voyait un risque de totalitarisme et c'est peu de dire que le XXe siècle lui donnera raison. En réalité, comme le notera plus tard le philosophe Vladimir Jankélévitch dans son Traité des Vertus , la démocratie, ce n'est pas le consensus, mais au contraire l’art de gérer les désaccords de manière civilisée. C'est parce qu'elle reconnaît l'éminente dignité de la personne, parce qu'elle reconnaît autrui comme interlocuteur légitime, que la pensée fédéraliste préfère les compromis instables aux cohésions artificielles. On trouve logiquement dans la pensée de Proudhon tous les germes des systèmes et procédures destinés à préserver justement l'autonomie de la personne: le contrat, l'autogestion, la séparation des pouvoirs, le social-libéralisme, etc. A ce titre, il est le précurseur des mécanismes et utopies modernes qui poussent à la fois à résister à l'État qui entend tout régenter, et au capitalisme prêt à tout soumettre à la loi du profit. "Le XXesiècle,annonçait-il, ouvrira l’ère des fédérations, ou l’humanité recommencera un purgatoire de mille ans" Le deuxième fondement du projet européen, à coup sûr, c’est une disposition à la générosité bien comprise. Une générosité non point perçue comme une simple injonction morale, mais comme un renversement assumé des priorités morales, sociales et politiques. C'est là une transformation profonde du système de valeurs. Il s’agit d’échapper, en matière institutionnelle, à la logique de l’intérêt qui prévaut dans l'économie et dans la diplomatie traditionnelles pour reconnaître toute l’importance du « don », que les anthropologues, à la suite de Marcel Mauss, ont mis depuis longtemps en évidence (le fameux Essai sur le don, de Mauss, date de 1925). Dans cette analyse, renoncer au pur calcul marchand, accepter de donner, de recevoir et de rendre, c’est tisser un lien social d’un autre ordre. Nous le voyons bien dans notre vie quotidienne. Le fait de donner et recevoir nous enserre dans un réseau complexe de créances et de dettes indéfiniment reconduites. Ce sont ces dettes et ces créances implicites et non conflictuelles qui président aux relations familiales ou associatives. Ce sont elles qui définissent, en somme, ce qu’Ivan Illich appelait la convivialité. Au fond, nous sommes quotidiennement gouvernés par une infinité de mécanismes hybrides qui procèdent tout à la fois de la gratuité et du calcul. Il y a là comme une transaction subtile et durablement efficace. Cette part de gratuité dans nos relations à autrui est fondamentale, alors même qu’elle est la grande oubliée des analyses contemporaines. Il est urgent de la réévaluer. A la logique du prendre-refuser-garder, elle oppose celle du donner-recevoir-rendre. Or, toute proportion gardée, le projet européen s’inscrit globalement dans cette logique du don intelligent. Donner pour recevoir et pour rendre, c’est renoncer volontairement à une part de sa souveraineté — ou de son intérêt étroit — dans l’attente d’un « bénéfice » commun ; c'est inverser les priorités et renoncer aux réflexes ancestraux de la « dispute ». « Cela suppose,comme le souligne Jean-Baptiste de Foucauld, de revisiter et de corriger notre système de valeurs. » Toute l'inspiration réconciliatrice du projet européen est là, dans cette priorité inhabituelle accordée au « don anthropologique ». Le sens de l’Europe, c'est : « Donnez et vous recevrez. » De ce point de vue, la pensée des « pères fondateurs » que furent Robert Schuman, Alcide de Gasperi, Konrad Adenauer et Jean Monnet est peut-être aussi révolutionnaire que celle de Copernic ou d'Einstein.
Last modified:
11/09/2005 11:04 AM
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