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Alain de Benoist
En réalité, ce qu’on peut le plus reprocher à la construction européenne actuelle, c’est de ne rechercher une légitimité qu’en termes d’output, c’est-à-dire en termes d’efficacité de résultats mesurés et prédéterminés par un cadre régulateur d’intégration au marché. La dynamique d’intégration s’oriente alors fondamentalement vers une société de marché transnationale et socialement dérégulée, dont la valeur se résume à la stabilité monétaire et à la compétitivité des entreprises. Or, ce qu’il faut rechercher, c’est au contraire une légitimité en termes d’input, la construction européenne devant avoir pour objectif de permettre à toutes les parties associées de traiter elles-mêmes librement, chaque fois qu’elles le peuvent, les problèmes qui les concernent, en acceptant les conséquences qui découlent de cette liberté.

L’« Europe des États », l’« Europe des patries » ou l’« Europe des nations », formules commodes pour masquer un refus fondamental de l’Europe, ne permettent pas d’atteindre un tel objectif. Il en va de même d’une « nation européenne », qui reporterait au niveau supra-national toutes les tares propres à la logique unitaire de l’État-nation jacobin — et aussi d’un fédéralisme « par le haut » qui n’est trop souvent que l’alibi de l’hégémonisme. Seul le fédéralisme « par le bas », dit aussi fédéralisme intégral ou sociétal, fondé sur une application rigoureuse du principe de subsidiarité, peut permettre, en faisant partir la construction européenne du niveau communautaire, local et régional, de rejeter d’un même mouvement l’impuissance et le nivellement.

Il faut se défaire de cette vision étatiste et absolutiste qui a trop longtemps interdit de penser l’exercice de la démocratie dans un cadre autre que celui de l’État-nation, alors qu’elle a partout entraîné l’uniformisation, la relégation dans le privé des liens substantiels entre les membres des diverses communautés, la suppression des enracinements concrets et des appartenances particulières, la centralisation et la concentration des pouvoirs entre les mains d’une Nouvelle Classe de gestionnaires et de techniciens. Comme l’avait déjà noté Nicolas Berdiaev, l’État n’a de sens que pour autant qu’il crée les conditions du vouloir vivre-ensemble, en faisant participer à la vie publique tous les membres du corps politique tout en étant le « garant de l’ordre des autonomies ». Cela signifie que les petits États européens doivent se fédérer entre eux, et que les grands doivent se fédéraliser à l’intérieur de leurs frontières. Il s’agit de retrouver les échelons intermédiaires supprimés par des siècles de jacobinisme, et de faire resurgir une vie locale fondée sur des valeurs partagées, aujourd’hui menacées par la montée de la rationalité anonyme, des valeurs marchandes et de la globalisation.

Alain de Benoist


"Je pense que le système fédéraliste est le seul qui soit à même de concilier les impératifs en apparence contradictoires de l’unité, qui est nécessaire à la décision, et de la liberté, qui est nécessaire au maintien de la diversité et au plein exercice de la responsabilité. Ceux qui qualifient l’Europe actuelle d’Europe fédérale montrent par là qu’ils n’ont pas la moindre idée de ce qu’est le fédéralisme. Le fédéralisme se fonde sur le principe de subsidiarité, de compétence suffisante et de souveraineté partagée. Une société fédérale s’organise, non à partir du haut, mais à partir de la base, en faisant appel à toutes les ressources de la démocratie participative.

L’idée générale est que les problèmes soient réglés au plus bas niveau possible, c’est-à-dire que les citoyens aient le plus possible la possibilité de décider concrètement de ce qui les concerne, seules remontant à un niveau supérieur les décisions qui intéressent des collectivités plus vastes ou que les niveaux inférieurs n’ont pas la possibilité matérielle de prendre. Un État fédéral est donc exactement le contraire d’un État jacobin : loin de se prétendre omni compétent et de vouloir réglementer ce qui se passe à tous les niveaux, il se définit seulement comme le niveau de compétence le plus général, le niveau où se traite exclusivement ce qui ne peut être traité ailleurs.

En voulant se mêler de tout (du diamètre des fromages italiens à la chasse aux oiseaux migrateurs dans le Sud-Ouest de la France), en voulant, non pas ajouter, mais se substituer aux pouvoirs publics des nations et des régions, les actuelles institutions européennes, essentiellement bureaucratiques, se conduisent, non comme un pouvoir fédéral, mais comme un pouvoir jacobin.

Comme elles sont de surcroît à peu près « illisibles » pour le citoyen moyen, qu’elles ont délibérément choisi de donner la priorité à l’élargissement de leurs structures de compétence et non à l’approfondissement de leurs structures institutionnelles, qu’elles prétendent aujourd’hui se doter d’une Constitution sans avoir même pris la peine de créer un pouvoir constituant, et enfin que ceux qui les incarnent ne sont visiblement d’accord ni sur les limites géographiques de l’Europe ni sur les finalités de la construction européenne (vaste zone de libre-échange ou puissance indépendante, espace transatlantique ou projet de civilisation), il est hélas ! bien compréhensible que beaucoup de nos concitoyens regardent désormais comme un problème supplémentaire ce qui aurait dû normalement être une solution."

Alain de Benoist
Last modified: 11/09/2005 10:33 AM

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