Le fédéralisme et la liberté.

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Ici il nous faut abandonner la symétrie, laquelle exigerait: " Le fédéralisme est un libéralisme. . . " ce qui n' est pas. Car il essai de se tenir, non à mi-chemin, mais sur une autre voie que ceux qui croient au déterminisme politique, à la fatalité de l'histoire – et que (à l'autre extrémité) les volontaristes orgueilleux qui prétendent faire fi des données originelles, voire recréer celles-ci ( double erreur alternative du rationalisme, et contradiction essentielle du marxisme).

Une attitude fédéraliste – c'est la soumission au réel que retrouvons – reconnaît et accepte la condition humaine telle qu'elle est. Nous sommes d'abord tributaires de la nécessité, nos faiblesses postulent la protection d'une cité. C'est à partir de là que nous pouvons progresser vers la liberté; car celle-ci n'est pas au départ, mais au terme ou, plus exactement, à la limite. Il s'agit de trouver un équilibre en assumant le présent sans peur ni vertige, sans projection d'un faux âge d'or dans le futur, ni nostalgie " passéiste " et désabusée. Assumer le présent, c'est préparer l'avenir, ce n'est pas sacrifier aujourd'hui à demain pour édifier un paradis hypothétique, une impossible société idéale.
Ici encore, le fédéralisme s'oppose au marxisme, comme à certaines prétentions de technocrates libéraux.

C'est que, pour lui, l'homme est contemporain de la société; il n'y a ni antériorité ni prédominance de l'un ou de l'autre. Partout où vivent des hommes, il y a une société, tout de même qu'il ne peut pas exister de société organisée et libre que parmi les hommes. Le fédéralisme ne saurait adopter la thèse de cet état de nature d'où nous serions sortis par suite d'on ne sait quelle délibération; grâce à quoi il évite les excès (et les échecs) de ce qu'on peut appeler le Socialisme – avec un S majuscule, qui fait de la société un absolu auquel on peut sacrifier les individus – ainsi que l'erreur fondamentale de son frère ennemi et jumeau l'Individualisme, pour lequel les individus sont la seule réalité, la société se présentant comme une construction purement contractuelle, voire arbitraire.

Le fédéralisme est-il optimiste ou pessimiste? Les homme imparfaits ne peuvent créer une société parfaite; à l'inverse il semble faux que la société soit vouée par nature à la dégradation, et qu'il y ait par exemple un mouvement inéluctable vers la technocratie, la concentration étatique, la disparition du for interne, etc. . . Puisque nous sommes libres, il y a de réactions possibles, et nécessaires. L'équilibre social est constamment menacé. Il ne faut se fier ni à une sorte de finalité naturelle qui nous conduirait automatiquement à un " mieux " que nous apporterait le progrès technique (mais qu'est-il s'il ne se conjugue au progrès des institutions et surtout au progrès moral?), ni à une fatalité de la catastrophe ou de l'absurde. Nous devons simplement nous engager à une vigilance de chaque instant, la cité étant un îlot battu des vagues – entendons non seulement la cité nationale, mais aussi les petites cités qui composent la nation et les cités internationales qui dépassent celle-ci.

De quelle liberté s'agit-il donc? Sans nous engager dans des digressions faciles, disons que, reprenant une distinction célèbre entre les libertés et la Liberté, les fédéralistes, par goût du concret, sont tentés d'attacher plus d'importance a celles-là que à celle-ci – mais avec le très important correctif apporté par Bernanos lorsqu'il s'écriait: " Que seront ces libertés si vous n'avez pas l'esprit de Liberté? " Pourtant, un point apparaît capital: le fédéralisme s'attache plus au caractère organisateur de la liberté qu'a son aspect oratoire. En France tout particulièrement, la liberté apparaît trop souvent comme un droit, droit de s'exprimer, de réclamer, négatif en quelque sorte; la liberté fédéraliste a un contenu positif, c'est un devoir au moins autant qu'un droit, dont la fin est l'organisation de la société de façon ascendante, la liberté d'en-haut étant promue et postulée par la liberté d'en-bas.

Max Richard
Principes et Méthodes du Fédéralisme (1956)

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