Le divorce entre le peuple et les partis de gauche est une histoire déjà ancienne

Social-bobocratie €¦

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D'un côté, les milieux populaires, de l'autre la social-bobocratie… Rares encore sont ceux à même d'évaluer la distance considérable qui les sépare. Comment en est-on arrivé là ?
La séparation débute à partir du mouvement de Mai 68. Les étudiants gauchistes entendent apporter la Révolution au peuple. Mais celui-ci n'aspire qu'à améliorer sa condition matérielle. Le ressentiment des nouvelles élites de gauche se concrétisera plus tard dans la création de l'archétype du €œ beauf €. Cette figure, popularisée dans les chansons de Renaud ou dans les films de Yves Boisset, se développera au sein de la gauche, comme symbole du prolétaire blanc, réactionnaire et raciste.
Quelques années après la victoire de 1981, les socialistes se trouvent confrontés aux dures réalités économiques internationales. Ils se convertissent alors au libéralisme triomphant. Dans les années 80, le mouvement antiraciste nourri d'idéologie soixante-huitarde, dénonce avec véhémence les autochtones, tous considérés comme des xénophobes et des collabos. Le fossé entre les partis de gauche et le peuple se creuse €¦
La gauche revient au pouvoir en 1997. Lionel Jospin ratifie le Traité de Lisbonne et entérine le processus de mondialisation. La France accepte la concurrence des pays à faible coût de main-d'Å“uvre. Conséquences : chômage de masse, désindustrialisation, délocalisations. Les difficultés économiques et d'insécurité bien réelles des classes populaires sont niées.
Depuis un quart de siècle, ouvriers, paysans, indépendants, cols blancs précarisés subissent toutes les rigueurs de l'ultralibéralisme, tandis que les catégories supérieures des métropoles bénéficient eux des avantages des flux mondiaux. Les visions du monde des uns et des autres demeurent donc diamétralement opposées et inconciliables.
Déçu par les partis de gauche qui ont renié leurs valeurs originelles, le peuple a déserté les bureaux de vote quand il n'est pas allé s'enrôler dans des mouvements politiques, certes démagogues, mais plus proche de leurs aspirations.
Le divorce entre classes populaires et partis de gauche a été récemment théorisé aussi bien par des €œ think tanks € américains que français. Dans l'Hexagone, le Parti Socialiste a adopté une nouvelle orientation stratégique fondée sur le rejet des ouvriers jugés trop €œ réactionnaires € et l'ouverture vers les bobos, les immigrés, les féministes, les invertis €¦
À l'origine de ce changement historique : le Think-Tank Terra Nova fondée et dirigée par feu Olivier Ferrand, un parfait représentant de l'aile social-démocrate, hyper-mondialiste, européiste et boboïsée [1]. Cette boîte à idées du Parti socialiste dispose de moyens considérables et fédère plus de mille experts.
Le rapport publié quelque temps avant les élections présidentielles appelant la gauche à abandonner les ouvriers a fait couler beaucoup d'encre alors qu'il ne faisait qu'acter une longue dérive du Parti Socialiste. Il considérait que les classes populaires étaient définitivement acquises à la droite et à l'extrême droite. Il conseillait au Parti Socialiste de s'en détourner et de rompre avec sa volonté de transformation économique et sociale. Il préconisait un recentrage autour du libéralisme de mÅ“urs pour mobiliser les jeunes, les femmes, les minorités ethniques allogènes et les milieux €œ culturellement émancipés €.
On comprend aisément que le rapport fit en son temps l'objet de nombreuses critiques acerbes. Il constituait pour les derniers militants réellement de gauche une invitation à déserter le Parti Socialiste. Il congédiait les milieux populaires, les envoyant dans les bras des organisations populistes.
Le rapport n'avait d'autre but que de permettre à la gauche de l'emporter en 2012. Ce sera effectivement le cas. Quelque temps avant son décès, Olivier Ferrand fera publier une nouvelle étude sur les perspectives des droites françaises, L'Axe UMPFN : Vers le parti patriotique ? À l'évidence, il était bien conscient d'une situation politique périlleuse qu'il avait largement contribuée à mettre en place.
Plutôt que de tenter de se réconcilier avec les classes populaires, le Parti Socialiste s'est définitivement tourné vers une nouvelle clientèle électorale. Désormais, il focalise ses efforts sur les habitants des métropoles mondialisées. Il s'efforce de séduire les jeunes, les femmes, €œ les personnes issues de la diversité € €¦ et les bobos surtout.
Les bobos ? la gauche caviar dans toute sa splendeur ! Ces électeurs de gauche souvent issus des beaux quartiers ont, par leurs choix résidentiels et scolaires, les moyens de se démarquer du reste de la population.
Tant du point de vue de leurs lectorats que de leurs lignes éditoriales, le Nouvel Obs, Libération ou Inrocks constituent les magazines-phares de la gauche bobo. Sur Canal Plus, le Grand Journal est l'archétype même de l'émission (médiocre) qui leur convient du fait de leur mentalité (superficielle). Le bobo réclame pour lui-même la permissivité dans les domaines qui l'intéresse. Pour paraître plus intelligent, il emploie de belles phrases. C'est un écologiste convaincu, même s'il roule en 4 x 4. Ami des travailleurs, il veut bien faire du social, mais sans payer d'impôt. En contrepartie, il exige d'eux l'ordre moral, leur reprochant de se plaindre d'une réelle difficulté à vivre dans les quartiers difficiles. Il tient de beaux discours sur la mixité sociale à l'école, mai s il scolarise ses enfants dans le privé. En fait, il demande aux travailleurs de se tenir tranquilles pendant qu'il jouit lui d'une existence dorée. Voilà un sacré hypocrite. Il donne des leçons de morale aux autres, mais il profite du système autant qu'il peut. Lamentable !
Dans son livre publié fins 2011, La gauche et la préférence immigrée, Hervé Algalarrondo dénonce violemment la €œ boboïsation € [2]. Après d'autres, il analyse en détail l'abandon par la gauche tricolore de la classe ouvrière au profit des immigrés. La €œ préférence immigrée € n'est que la conséquence de la rupture de celle-ci avec le peuple.
La question des sans-papiers est une parfaite illustration de cette préférence. En apparence, le Parti Socialiste a durci son discours sur la question. En réalité, il doit tenir compte des injonctions d'une gauche radicale et démagogue. Il est bien évident que l'immigration incontrôlée a des conséquences désastreuses sur les salariés autochtones les plus vulnérables. Ceux qui militent pour l'ouverture des frontières sont, en général, protégés de la concurrence étrangère. On observera qu'ils rejoignent sur ce point le MEDEF bien décidé à disposer d'une main-d'Å“uvre à bas coût et non syndiquée.
Quel enseignement tirer des élections présidentielles et législatives de 2012 ? L'UMP a subi une lourde défaite. Le Parti Socialiste, désormais partout majoritaire, détient les apparences du pouvoir. Mais le principal enseignement de ces scrutins réside dans le score record de l'abstention. Lors des élections législatives du 17 juin, en effet, elle s'est élevée à 44,59 % des inscrits, et même à 46,73 % des inscrits si l'on tient compte des bulletins blancs et nuls. Le Parti socialiste a recueilli les suffrages de 9 420 426 électeurs, soit 21,79 % des inscrits, l'UMP, 8 740 625 suffrages soit 20,22 % des inscrits et le Front National 842 684 suffrages, soit 1,95 % des inscrits. Aucun ouvrier n'a été élu député.
Les électeurs sont à l'évidence rentrés en dissidence. Les milieux populaires ne croient plus en la capacité d'action des politiques. Ils sont écÅ“urés de tous ces carriéristes qui ne pensent qu'à leurs intérêts personnels avant de défendre le bien commun.
Les partis de gauche ont bénéficié avant et pendant la campagne électorale de l'anti-Sarkozysme très répandu. Le personnage est à présent écarté. Les réalités politiques, nationales, européennes et mondiales s'imposent à des dirigeants peu disposés à renier le système économique en cours : le libéralisme. Ils ne changeront rien bien sûr. Ceux qui auront cru naïvement au changement annoncé n'en seront que plus désespérés. Il n'est guère probable que le Parti Socialiste retrouve un jour la confiance des classes populaires. Quelle erreur pourtant de penser qu'il pourrait y renoncer ! Attention, le réveil risque d'être très dur ! Le retour du bâton ne tardera sûrement pas.
Joan-Pere Pujol,
Le 29 juillet 2012
[1] L'intéressé, politiquement correct jusqu'à la caricature, est décédé le 30 juin 2012 à la suite d'une crise cardiaque foudroyante.
[2] Hervé Algalarrondo, La gauche et la préférence immigrée, Plon, collection €œ Tribune Libre € Date de parution : 22 septembre 2011.

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