Retour à la terre ? une mise au point s'impose

Lorsque l'on évoque un éventuel " retour à la terre " comme issue possible à l'impasse suicidaire (tant pour le corps que pour l'âme) de la modernité technicienne et consumériste, on se voit généralement considéré par les plus indulgents comme un gentil farfelu utopiste et par les plus sévères comme un jean-foutre d'intellectuel n'ayant jamais mis ses blanches mains dans la chaleur épaisse et moite de cette " terre " dont on vante tant les mérites.

On pourrait, bien sûr, se borner à hausser les épaules face à ces arguments convenus et faciles, généralement avancés par des gens qui considèrent " raisonnable " voire même " judicieux " de placer leurs économies dans une " Bourse " dont ils ne maîtrisent, ni même ne comprennent, les mécanismes, et qui, par ailleurs, se ruinent chaque été pour aller s'esbaudir à l'autre bout du monde sur la " simplicité " du mode de vie de peuplades exotiques.

Mais comme ces réticences sont parfois également partagées par certains camarades, il convient d'apporter ici quelques précisions.

Tout d'abord, il ne s'agit nullement de se leurrer sur l'état de " préservation " des actuelles populations rurales françaises. Pas un instant nous ne nous égarons à penser que les habitants des villages de Vendée ou de Touraine sont moins lobotomisés par la télévision, moins formatés par l'école républicaine ou moins sensibles aux sirènes matérialistes que les parisiens ou les lyonnais.

" Retourner à la terre " ne signifie donc pas s'installer simplement à la campagne pour y vivre comme les ruraux contemporains, mais investir un espace qui, par sa nature, est plus propice à la " recréation " d'un mode de vie que l'enfer citadin (entassement, promiscuité, pollution, bruit, violence, superficialité, clinquant €¦), dont le développement est intrinsèquement et intimement lié à celui de la modernité capitaliste, a rendu impossible.

Ce qu'offre la ruralité ce n'est pas un " modèle " mais un " contexte " favorable à l'épanouissement d'existences plus cohérentes avec notre vision du monde.

Ensuite, la paysannerie traditionnelle, malgré son importance fondamentale (honneur d'ailleurs à ceux qui, actuellement, expérimentent cette nouvelle vie) n'est pas le seul horizon de cette néo-ruralité à inventer et à faire fleurir. Commerce de proximité, artisanat, enseignement, hôtellerie, télé-travail €¦ les possibilités sont nombreuses et les perspectives concrètes ni irréalistes ni délirantes (les exemples existent). A condition de courage et de volonté, bien sûr. Et de communauté aussi. Car les démarches individuelles entreprises actuellement par quelques glorieux et laborieux précurseurs n'auront de sens et d'efficience politiques que s'ils sont rejoints en nombre suffisant pour créer de véritables réseaux sociaux.

Pour conclure, " le retour à la terre " ne consiste pas à vouloir transformer tout un chacun en éleveur de bétail ou cultivateur de légumes mais à ouvrir une voie, à rejoindre un environnement offrant de l'espace à nos enfants pour jouer et apprendre, une possibilité de se nourrir sainement, un rythme imbriqué dans la cosmogonie du monde, un lien direct avec le sol à défendre et une personnalisation des rapports humains, bien loin de l'anonymat et de l'indifférenciation des Babylones immenses et stériles.

Jean-Louis Le Meur

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