Littoral breton. Alerte au "grand dérangement"

La Bretagne s'apprête à accueillir 600.000habitants d'ici vingt ans. Faut-il s'en réjouir? Oui, si l'afflux de retraités sur le littoral ne détruit pas les équilibres locaux, répondent des géographes dans "Un autre littoral" (*).

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La Bretagne côtière évolue à grands pas vers une "activité uniformisante et socialement destructrice de la villégiature", commente Yves Lebahy, professeur agrégé de géographie à l'Université de Bretagne Sud. "Tous les acteurs n'ont pas conscience de l'ampleur des mutations engagées", poursuit-il, en évoquant le grand chambardement que vit aujourd'hui la région. Et pas seulement sur la côte: "Toute la Bretagne est dérangée par les comportements de populations essentiellement extérieures".

Plus de constructions que sur la Côte d'Azur

Yves Lebahy ne le nie pas: il est flatteur pour les Bretons de voir leur pays apprécié. Mais cette attractivité concerne essentiellement une bande côtière, à moins de 20km de la mer. "Le littoral de Bretagne concentre le tiers des surfaces construites sur le littoral français, c'est plus que la Côte d'Azur", remarque-t-il. "Celui du Morbihan supporte à lui seul 10% du total national bâti, un record! Et sur les 110.000 logements construits entre2005 et2007, 35% sont des résidences secondaires", constate le géographe. 86% d'entre elles ont été bâties sur le littoral (47% pour le seul Morbihan!). Et sur le marché de l'ancien, elles représentent 35% des transactions.

Record d'Europe d'augmentation des prix

Premier résultat: la densité de population atteint 250habitants au km ² sur la zone côtière, mais chute à 60 à l'intérieur des terres. Deuxième impact:les prix de l'immobilier flambent à des niveaux que seuls peuvent suivre les acheteurs à fort revenu. Là aussi, le littoral breton détient le record – d'Europe cette fois – pour la croissance du coût du foncier. Troisième conséquence: jeunes, ouvriers, employés n'ont plus leur place et doivent migrer vers l'intérieur des terres pour laisser la place aux plus riches et plus âgés. Et l'économie de production déserte ces terres convoitées au profit d'une économie de services aux particuliers. "C'est toute une société qui est bousculée, qui vit des ségrégations sociales, générationnelles et d'activités", analyse Yves Lebahy en évoquant aussi les mutations culturelles, l'altération des paysages et les perturbations environnementales. Victime de son attractivité, la côte bretonne serait en train de détruire les atouts qui font son succès. "C'est l'impasse, il faut réagir!".

Une alerte aux politiques

Comment réagir, et qui doit le faire? Pour les géographes de Bretagne, il est urgent de limiter l'étalement urbain, d'imaginer un modèle architectural régional novateur, de préserver l'agriculture, la pêche et les activités qui sont liées, de valoriser les économies portuaires et de modérer les activités de loisirs, consommatrices d'espace. Leur livre est bien sûr une alerte en direction des politiques, une invitation à agir vite, et un guide des actions à mener.

* "Bretagne, un autre littoral", ouvrage collectif de l'association des géographes de Bretagne (huit coauteurs), éditions Apogée, 17 ‚¬.

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